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8 février 1871, victoire des séparatistes niçois

8 fevrier 1871 - garibaldi

Le 8 février 1871, la liste séparatiste niçoise menée par Garibaldi remporta les élections législatives à Nice avec pour mandat impératif d’abroger le traité d’annexion de Nice et de la Savoie par la France, n’acceptant pas le choix des urnes, la IIIème République d’Adolphe Thiers répondit à la démocratie par la force et la violence en envoyant plus de dix mille militaires à Nice, s’ensuivit 3 jours d’émeute.

La chute de Napoléon III

Tout commença quelques mois en arrière, pendant la guerre franco-prussienne, Napoléon III est défait le 1er septembre 1870 à la bataille de Sedan. Encerclé par l’armée prussienne il dut se résoudre à capituler, ce qui provoquera la chute de son second empire le 4 septembre et la proclamation de la Troisième République.

Le 4 septembre au soir, à l’annonce de la chute de l’homme qui annexa Nice onze ans plus tôt par un plébiscite truqué, les Niçois laissèrent éclater leur joie et se soulevèrent. Le peuple se porta en masse sur la place Napoléon, mit en pièces les plaques portant le nom et les armes de l’empereur et baptisa lui-même cette place au nom de son héros opposé à l’annexion : Garibaldi ! L’administration servile et corrompue du maire François Malausséna, artisan et complice du plébiscite truqué de 1860, s’évanouit en fumée et l’agitation ne cessa point car le peuple réclamait l’abrogation du traité de Turin qui avait permis l’annexion de Nice onze ans plus tôt et à une occupation militaire. Le 24 septembre, le nouveau préfet, Baragnon pour bâillonner l’opposition sécessionniste niçoise, suspendit toutes les libertés publiques et, au nom de la République, instaura la dictature à Nice.

La candidature de Garibaldi

La France signa un armistice en janvier 1871 avec les Prussiens. Ce répit devait être mis à profit pour élire une nouvelle Assemblée nationale qui déciderait de poursuivre la guerre ou signer la paix. Les Niçois et la Commission municipale sollicitèrent Garibaldi (qui s’était porté au secours de la République à la tête de l’armée des Vosges et fut d’ailleurs le seul à remporter une victoire contre les Prussiens lors de la bataille de Dijon, son fils Riccioti captura un drapeau, celui du 61e régiment poméranien) Ce dernier accepta en ces termes : « J’accepte la candidature de mon pays natale et je suis fier du choix dont il m’honore ». 8 fevrier 1871 - capture du drapeau prussien

Le Diritto di Nizza dirigé par le journaliste Joseph André soutiendra la candidature de Garibaldi, également celles des avocats Piccon, Bergondi et Borriglione, avec mandat impératif de demander l’abrogation du traité de Turin. Le nouveau préfet Marc Dufraisse désirant faire barrage aux Séparatistes niçois se présenta aussi à la députation ; dans un premier temps, pour flatter les Niçois, il fit mine de soutenir la candidature de Garibaldi mais bien vite, il abattit son jeu et déclara : « La candidature d’un préfet de la république à Nice et celle du général Garibaldi sont radicalement incompatibles ». Le préfet usa et abusa de tous les moyens de la préfecture pour faire sa campagne et fit même inscrire sur les listes des militaires français stationnés à Villefranche.

En effet, des forces armées importantes avaient convergé vers Nice ; des bateaux de guerres chargés de fusiliers marins mouillaient à Villefranche, appuyés au sol par la gendarmerie, la cavalerie, et même des canonniers avec leurs pièces d’artillerie. Pour renforcer cet appareil guerrier, le 5 et 6 avril la Garde nationale recrutée de force dans le département fut cantonnée dans les casernes de la Darse à Villefranche. C’est ainsi que cernés par l’armée et la flotte française, les Niçois qui comptaient bien résister, se rendirent aux urnes le 8 février 1871.

« Nice a parlé ! »

Les élections se déroulèrent dans une ambiance électrique, et la marée indépendantiste emporta tout : Garibaldi fut élu avec un écart considérable de voix : il obtint 20 314 suffrages, Bergondi fut aussi élu avec 14 275 voix ainsi que Piccon avec 13 285 voix ; le préfet Dufraisse, représentant de la République, dépité, fut élu avec 12 585 voix dont beaucoup avaient été obtenues frauduleusement. Les trois députés élus sur un programme séparatiste totalisaient 47 874 voix et le représentant de la république 12 585. Nice exulta de joie et les drapeaux blancs frappés aux armes niçoises flottaient à toutes les fenêtres.

C’était un énorme camouflet pour la Troisième République car même les communes françaises de l’arrondissement de Grasse rattachées au Comté pour créer le département des Alpes-Maritimes, avaient massivement voté pour Garibaldi. En outre, sans s’y être formellement présenté, avait été élu dans les départements de la Côte d’or, du Doubs, de l’Algérie et de... la Seine ! Paris où régnait encore Napoléon III six mois plus tôt venait d’élire Garibaldi, son ennemi juré ! Garibaldi dira « j’ai été ému jusqu’aux larmes du vote de Paris ».

Le Diritto di Nizza titrait : « Vice Nice ! » et l’on put lire sous la plume de Joseph André : « … Nice a parlé ! Mais non la Nice des Piétri et des Pillet [agents français qui avaient truqués le plébiscite de 1860]... la Nice de Ségurane et de Garibaldi ! Le citoyen Dufraisse a renié Garibaldi car il est le chef du parti séparatiste ; Nice a l’unanimité a voté Garibaldi, donc citoyen Dufraisse, et selon votre propre logique, Nice est séparatiste, Nice ne reconnaît pas l’infamie de 1860… ».

« Les baïonnettes françaises dans les poitrines niçoises »

8 fevrier 1871 - nice contemporaineLa Troisième République allait à Nice poursuivre la même politique que l’Empire. Le préfet fit perquisitionner les locaux du Diritto di Nizza et le supprima ; il réapparut sous le titre de la Voce di Nizza lequel fut lui aussi interdit. La victoire écrasante des députés séparatistes provoqua un grand mouvement populaire, l’attitude du préfet n’arrangea pas les choses et Nice bascula dans l’émeute. Les Niçois voulaient l’abrogation du traité de Turin et après l’avoir exprimé par les urnes, ils l’exigeaient dans la rue. La police, puis la gendarmerie, débordée, durent se replier dans les casernes. Le préfet Dufraisse, employant les méthodes de Louis XIV, fit installer des canons de gros calibre dans le fort du mont-Alban et sur les hauteurs afin de canonner la ville en dernier ressort et deux vaisseaux de guerre vinrent mouiller en face du port Lympia. Le préfet jeta les fusiliers marins contre les Niçois ; on avait saoulé les soldats, leur disant qu’ils allaient se battre contre les Prussiens !

Henri Sappia, fondateur de l’Academia Nissarda et de la revue Nice Historique, témoin oculaire de ces événements, raconte dans Nice contemporaine :

 « Des troupes de renfort sont appelées de la caserne Saint-Dominique toute proche. De là commencèrent les sifflets et l’onde de la foule, croissant, repoussa jusqu’à l’intérieur de la caserne ces vainqueurs de sedan. Dufraisse et Carré, depuis les salons dorés de la préfecture entendirent les cris et sifflets et ordonnèrent aux marins de descendre à Nice et expliquer leurs prouesses aux « Prussiens » restés à l’intérieur. Nous avons entendu de nos propres oreilles, ces gaulois dire des Niçois : Ce sont des Prussiens ! Toute la rue de la Terrasse, le Cours et la place de la préfecture sont occupés militairement et la foule débouchant sur la place Saint-Dominique, voyant le déplacement de tant de gens armés, s’infiltre dans la rue du Gouvernement. Une formation importante de marins armés de révolvers et de fusils se fait entendre, et pendant que l’on voit les vitres qui tombent en miettes et s’éparpillent, l’on entend une décharge de mousqueterie. Plusieurs badauds sont blessés et sur de nombreux murs, les traces de ces balles laissèrent de profondes traces, que nous avons voulu constater de nos yeux avant de quitter Nice […] Aux marins saouls de tant de liqueurs bues dans les celliers de la préfecture, succédèrent les gendarmes à pied et à cheval… tard dans la nuit en passant par la place Saint-Dominique et la rue du Marché pour rejoindre par l’arc du Pont-Vieux, les remparts de la place Garibaldi, nous avons pu constater de nos yeux l’ivresse où se trouvait la soldatesque ».

Comme le dira Sappia « Les baïonnettes françaises dans les poitrines niçoises » confisquèrent le choix démocratique des Niçois portant au suffrage les séparatistes…

La presse étrangère, en particulier le Times, rapporta également dans ses colonnes les émeutes à Nice, évoquant également les baïonnettes de Sappia (the troops charged them with the bayonet). Le Times évoquant aussi la crainte du préfet de voir les volontaires garibaldiens (retournant en Italie) de porter assistance aux insurgés Niçois, ordonna aux Garibaldiens de déposer les armes à la gare d’Antibes et leur interdirent de s’arrêter à Nice.

8 fevrier 1871 - times 1 8 fevrier 1871 - times 2

Le préfet fit arrêter plus de deux cent personnes dont beaucoup de notables : avocats, négociants, commerçants : ils furent traînés sur les bateaux ancrés à Villefranche. Beaucoup de Niçois furent déportés dans des prisons lointaines où à l’île de Sainte-Marguerite. Dufraisse n’en resta pas là, il lança un mandat d’arrêt contre l’avocat Borriglione, candidat séparatiste non élu, qui réussit de justesse à s’enfuir à Gênes...

Dufraisse élu député frauduleusement fut invalidé par l’Assemblée à la suite du discours de Piccon qui l’accusa d’être responsable des émeutes : mince satisfaction pour les Niçois qui pour la seconde fois en onze ans se virent privés de leur liberté par la force des armes. Officiellement, cet épisode n’existe pas dans l’histoire de Nice telle qu’elle est enseignée. La presse italienne qualifiera pourtant l’insurrection de « Vêpres nissardes » allusion aux « Vêpres siciliennes » de 1282 au cours desquelles les Siciliens massacrèrent les occupants français.

L’invalidation de Garibaldi

8 fevrier 1871 - invalidation garibaldi

L'Assemblée délocalisée à Bordeaux, se réunit en séance préliminaire dans le Théâtre de cette ville. Garibaldi avait connaissance des événements de Nice et savait que la Chambre où siégeaient beaucoup d’orléanistes, de légitimistes cléricaux et de bonapartistes lui étant hostiles allaient l’invalider sous le prétexte qu’il était italien  malgré les services qu’il rendit à la République (le prétexte de sa nationalité italienne est toujours retenu par la même Histoire officielle qui considère pourtant Garibaldi comme « français » parce que Nice était sous occupation française à sa naissance).

Il se dirigea vers le président et lui remit deux billets qu’il déplia et les lut avec satisfaction :

 « Au ministre de la guerre. Ayant été honoré par le gouvernement de la Défense nationale du commandement d’un Corps d’armée, et voyant ma mission terminée, je demande ma démission. Signé Garibaldi », « Au président de la Chambre. Pour remplir un dernier devoir envers la République, je suis venu à Bordeaux où siègent les représentants de la nation, mais je renonce au mandat dont m’ont honoré divers départements. Signé Garibaldi ».

Il privait ainsi les députés réactionnaires du plaisir de lui infliger l’affront qu’ils projetaient de lui faire, il laissera échapper à mi-voix « Ingrate France »

Lorsque la séance fut close, les députés quittèrent l’assemblée sous les insultes du public venus assister à la séance tandis que Garibaldi fut ovationnés et les gardes nationaux, n’oubliant pas (contrairement aux députés) les services rendus par Garibaldi se mirent au garde à vous et lui présentèrent les armes à son passage.8 fevrier 1871 - 1860

 Emile Zola condamna violemment les députés de Bordeaux. Et Victor Hugo, lui aussi élu député, interpela tout aussi violemment ses collègues à la Chambre et démissionna pour protester contre l’affront fait à Garibaldi :

« De toutes ces puissances européennes, aucune ne s’est levée pour défendre cette France qui, tant de fois, avait pris en main la cause de l'Europe... pas un roi, pas un État, personne ! Un seul homme excepté. Où les puissances, comme on dit, n'intervenaient pas, eh bien un homme est intervenu, et cet homme est une puissance. Cet homme, Messieurs, qu'avait-il ? Son épée. [...] Je ne veux blesser personne dans cette Assemblée, mais je dirai qu'il est le seul, des généraux qui ont lutté pour la France, le seul qui n'ait pas été vaincu. [...] Je vais vous satisfaire, Messieurs, et aller plus loin que vous. Il y a trois semaines vous avez refusé d'entendre Garibaldi. Aujourd'hui vous refusez de m'entendre. Cela me suffit. Je donne ma démission. »

A Nice, ce fut l’explosion de colère car Garibaldi était vénéré et Nice réduite par les armes venait encore d’être insultée à travers sa personne. Plus tard le député Bergondi se suicida : selon la version officielle il était « mélancolique » ou avait « des problèmes familiaux ». Quant à Piccon, il dut faire profil bas pour ne pas être invalidé et eut à subir les moqueries des députés français qui brocardaient férocement son accent niçois… Le séparatisme était décapité ; pour un temps et en apparence du moins…